Philosophe, entrepreneur, écrivain et conférencier, Jean-Pascal Farges a également passé une quinzaine d'années en entreprise à des postes allant de chef de projet à directeur commercial. Depuis plus de 10 ans, il s'est consacré à la recherche sur les thèmes des organisations de demain, des relations humaines et, plus récemment, de la conduite des hommes (management et leadership). Il a enseigné au Magistère de Sciences de Gestion de l'Université Paris Dauphine, au Mastère HEC Net Business et au MBA HEC.
Le 18 octobre dernier, vous êtes intervenu, lors de la session de l’Université des Dirigeants FSI France investissement sur le thème de la conquête. Vous avez affirmé que la conquête est nécessairement transgressive. Du point de vue de l’entrepreneur, comment cela se traduit-il ?
Lorsque je parle de transgresser, il s’agit de rompre avec les conformités, les visions et les jugements que l’on a sur le monde, les habitudes, ce que l’on nomme parfois à tort la culture d’entreprise. Transgresser, c’est peut-être aussi aller au-delà et casser quelques barrières mentales ou intellectuelles, parfois confortables d’ailleurs. En résumé, c’est s’extraire des modèles que l’on voudrait maintenir alors que la situation change. La transgression consiste peut-être à adapter des modèles, voire à les casser parce qu’ils ne sont plus pertinents. La question est : « Comment sortir des cadres qui nous ont conduits jusqu’ici avec succès mais qui n’ont pas forcément la pertinence aujourd’hui parce que le monde a changé ? ».
Alexandre le Grand, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Picasso, Matisse… vous faites référence à ces personnages, mais quels sont pour vous leur(s) point(s) commun(s) ? Quels sont les leviers de leurs conquêtes respectives ?
Il est difficile de déterminer des points communs en termes de personnalité, mais ils ont tous, me semble-t-il, un point commun qui est que le monde, tel qu’il est, ne les satisfait pas. Alexandre le grand, c’était Le Monde, au sens large, Léonard de Vinci le monde de la représentation du corps, Michel Ange également, Picasso avait le projet de casser les représentations du monde pour nous inviter à le voir comme il était et non pas comment on pouvait l’imaginer, Matisse a représenté le monde en en faisant quelque chose de plus doux, de plus reposant, de plus « spirituel ».
En réalité, ils ont tous réagi à une insatisfaction. De la même façon, il y a aussi les conquêtes scientifiques, que je n’ai pas évoquées, Pierre et Marie Curie ou même Einstein qui n’est pas satisfait de la représentation du monde par la seule loi de la gravitation.
Ce qui me paraît intéressant dans ces personnages, c’est leur capacité à être insatisfaits, à ne pas « se contenter », à vouloir changer ce qui est autour d’eux, chacun avec son art. La création de la grande bibliothèque d’Alexandrie, la première université où les chercheurs se rencontrent, tient à ce que le monde, pour Alexandre le Grand, n’était pas civilisé, il n’en était pas satisfait.
Ce qui pourrait nous interroger et nous donner de l’énergie, c’est de repérer nos insatisfactions. Je suis pour les enquêtes d’insatisfaction !
Vous soulignez également qu’il est indispensable de reconquérir la puissance de la parole. Cela veut-il dire que les nouvelles technologies de la communication ont leurs limites ?
Vous parlez de communication. Lorsque l’on parle de communication, il y a une interaction entre les individus. Cependant, cela reste de la communication, pas de la relation. Par ailleurs, si l’on y regarde bien, la communication est une transaction.
La communication est donc limitée à la transaction et non pas à la relation. La parole a été remplacée par la parole distante, au téléphone, ou encore en « parole distante écrite », avec le mail, qui ne nous apporte pas grand chose de plus qu’avant.
Les technologies de la communication sont limitées à ce qu’elles savent faire… c’est-à-dire de la communication. Si elles se substituent à la parole, il va y avoir un manque. Si tout se passe avec des déclarations sur Twitter en utilisant trois mots, il y a deux inconvénients. Le premier, c’est qu’avec trois mots, vous ne décrivez rien, ce n’est que la transcription d’une réaction émotionnelle, une « petite phrase », comme on le dit désormais, le second, c’est que vous n’avez pas d’impact personnel sur le public à qui vous parlez. Vous n’êtes pas en présence physique. Pour exposer, me semble-t-il, il faut s’exposer et j’ai le sentiment que nous ne sommes plus sur scène parce qu’il n’y a plus de scène. Nous sommes privés de la relation à l’autre, de ce qu’apportaient par le passé le débat, la controverse, la rhétorique.
Or, il me semble que les conquêtes se font par la relation, en réunissant autour de soi des gens à qui on va donner une énergie par les mots, par la précision dans la description du monde que nous voyons.
Je n’ai rien contre Power Point… mais un peu quand même ! Ce n’est pas en montrant des diapos que l’on s’expose. La technologie fait que l’on se retire derrière la technique pour ne plus entrer en relation. Il est vrai que c’est difficile. La relation à l’autre nous perturbe, nous interroge, elle remet en cause nos certitudes, elle nous dérange, elle nous fracture parfois. En réalité, nous en avons peur, nous sommes inquiets face aux contradictions qui pourraient nous être opposées. Nous n’apprenons plus à être en relation. Un chef d’entreprise a le devoir de s’exposer. La relation se fait dans le « mélange des sueurs ».
« Perdez-vous un peu, plutôt que de rester sur votre tableau Excel » avez-vous lancé. Comment un entrepreneur peut-il « se perdre »… sans perdre les manettes ?
Un entrepreneur qui est aux manettes n’est pas un entrepreneur. Je vous explique de manière imagée : j’aimerais, lorsque je monte dans un bateau, que le capitaine ne tienne pas exclusivement la barre. Qu’il s’assure en revanche que celui qui la tient la tient bien. Je préfère qu’il ait les yeux sur ceux qui tiennent les manettes et que, dans le même temps, il garde les yeux sur l’horizon et dans la soute ! Je serais très inquiet si ce capitaine devenait un opérationnel.
Un entrepreneur qui tient les manettes n’est pas un chef d’entreprise, c’est un pilote. Lorsque je parle des entrepreneurs qui doivent se perdre, cela veut dire qu’ils doivent se perdre dans la réflexion, dans l’innovation, dans l’expérience. Ils faut qu’ils soient capables d’aller faire du « tourisme d’affaires », c’est-à-dire de voir autre chose, de se perdre dans la pensée des autres par exemple. S’il n’a pas de temps pour le faire, l’entrepreneur n’a aucune chance de se perdre. Dans l’histoire de ceux qui ont géré les pays, avec plus ou moins de succès, il y a, à un moment ou à un autre, des visions. César va sur les champs de bataille, mais il n’est pas aux manettes, il invente des stratégies et demande qu’on les exécute.
Il faut se méfier du confort que l’on trouve dans les sollicitations quotidiennes, les petites problématiques habituelles qui rassurent mais ne me semblent pas du niveau de l’entrepreneur.
On ferait la même erreur si, aux pieds d’une cathédrale qui mettra un siècle à se construire, on ne s’intéresserait qu’à la boite à outils. J’ai le sentiment que le monde nous met dans une vision à court terme aveuglante, comme si l’idée ne serait plus de vivre, mais de survivre. Et dans la survie, on ne conquiert pas. On panse ses plaies et on essaye de ne pas avoir mal.
La vraie question est « Comment se mettre à l’abri de cela, comment être moins crispé ? »
Propos recueillis par Laurent Marinot
Plus que les mots

